Lifelogging : supplément numérique pour la mémoire
L’un des nombreux avantages de CONNECT 2012, c’est de donner l’occasion de découvrir des conférenciers de calibre international sous plusieurs facettes. Par exemple, Gordon Bell, chercheur principal chez Microsoft, qui donnera deux conférences keynotes, l’une à webcom et l’autre à La Boule de cristal.
Gordon Bell, un pionnier de l’industrie des nouvelles technologies, travaille chez Microsoft où il explore l’infonuagique et le lifelogging dans le cadre du programme de recherche MyLifeBits mené avec son collègue Jim Gemmell. Le lifelogging, c’est l’art de saisir les données de la vie quotidienne – les images, les sons, les activités, les documents, les conversations, les pensées même, et de les entreposer numériquement.
Le lifelogging : une e-mémoire à disposition en permanence
L’objectif principal de MyLifeBits, écrit Gordon Bell dans Total Recall, un compte rendu de leur expérience (traduit en français chez Flammarion), c’est d’accomplir les ambitions du Memex de Vannevar Bush, l’auteur de As we may think (« Tel que nous pourrions penser »), considéré par plusieurs comme le texte fondateur du cyberespace et une ébauche des fondements théoriques de l’hypertexte.
Dans ce texte écrit en 1945, Vannevar Bush, alors conseiller scientifique de Roosevelt et directeur du Bureau fédéral de la recherche et du développement scientifique, imaginait ainsi le Memex : « un appareil de l’avenir à usage individuel, une sorte de classeur et de bibliothèque personnels et mécaniques (…) un appareil dans lequel une personne stocke tous ses livres, ses archives et sa correspondance, et qui est mécanisé de façon à permettre la consultation à une vitesse énorme et avec une grande souplesse. Il s’agit d’un supplément agrandi et intime de sa mémoire. »
« Imaginons », ajoute Vannevar Bush, « un scientifique dans son laboratoire. Ses mains sont libres et il n’est rattaché à rien. Imaginons que tout en se déplaçant et en observant, il photographie et commente. Que s’il se déplace sur le terrain, il reste connecté par radio à son appareil enregistreur. Que quand il révise ses notes dans la soirée, il ajoute des commentaires dans le dossier et tout ce qu’il a produit – ses notes, ses commentaires, ses photographies sont miniaturisés afin qu’il puisse les projeter pour les examiner. »
Cette vision, très en avance sur son temps (rappelez-vous, ENIAC, le premier ordinateur entièrement électronique, a été créé en 1946) c’est un peu ce que le doctorant Pranav Mistry du MIT Media Lab a réussi à concrétiser avec le projet SixthSense. L’objectif de SixthSense c’est d’aider l’humain à développer un sixième sens qui lui donnerait un accès continu et facile à toute l’information pertinente sur les objets et les personnes rencontrées, à la Minority Report.
« SixthSense », écrit Gordon Bell dans Total Recall, « illustre à merveille le climat technologique dans lequel Total Recall nous fera baigner : l’enregistrement en continu grâce un appareil photo portable et votre e-mémoire à disposition en permanence et sur n’importe quelle surface ».
On peut construire son propre dispositif SixthSense : c’est un projet open source, monté avec des gadgets électroniques disponibles pour environ 350$ dans un magasin près de chez vous.
(Cliquer ici pour voir une présentation que Pranav Mistry a faite de son invention à TED.)
Le lifeblogging ou comment déjouer Big Brother à son propre jeu
Hasan Elahi, lui, pratique le lifeblogging. Hasan, un artiste qui explore les frontières de la surveillance et de la sousveillance (l’enregistrement d’une activité du point de vue d’une personne qui y est impliquée), s’est retrouvé par erreur sur la liste américaine des terroristes à surveiller. Après quelques détentions préventives et plusieurs tests de détecteurs de mensonges, le FBI finit par reconnaître son erreur. L’agence locale lui conseilla de les aviser chaque fois qu’il se déplaçait – ce qu’il fait fréquemment pour participer à des expositions de ses œuvres et participer à des conférences – afin d’éviter qu’il ne tombe sur une agence locale qui n’aurait pas reçu la note de service au sujet de son retrait de la liste.
Ce qu’il fit, d’abord au téléphone, puis par courriel, puis en se mettant à enregistrer pratiquement tout ce qui lui arrive sous forme de photographies avec indications d’heures et de lieu. Son site de suivi donne une image de l’endroit précis où Hasan se trouve à chaque instant.
Dans une entrevue qu’il accordait au magazine Wired, Hasan Elahi explique que puisque tout révéler sur ses déplacements lui permettait d’éviter d’être faussement soupçonné, une idée s’imposa à lui : s’ouvrir totalement pourrait devenir la meilleure façon de protéger sa vie privée, dans la mesure où c’est lui qui contrôle ce qui est en ligne. « C’est une question économique, dit-il, j’inonde le marché ». Son objectif : qu’un jour il y ait tellement de personnes qui pellètent leurs données personnelles en ligne que Big Brother devra fermer boutique.
(Hasan a présenté son lifeblogging à TED.)
L’enfer c’est les données ouvertes
Pour sa part, Gordon Bell ne veut pas voir le lifelogging se transformer en lifeblogging : «Si cela ne tenait qu’à moi, écrit-il dans son livre, Total Recall ne quitterait pas la sphère privée. Le cryptage serait une pratique privée, les e-souvenirs seraient entreposés dans des « banques suisses » de données et leur partage se ferait au compte-gouttes (…) opter pour la divulgation intégrale de toutes nos données, crier sur tous les toits nos faits et gestes les plus secrets, ce serait l’enfer. »
La nuance est importante, le lifelogging, c’est avoir toute sa vie accessible en un clic – comme le dit le slogan en couverture de la version française du livre de Gordon Bell, mais ce n’est pas la dévoiler à tout venant.
Si cette question de la protection de la vie privée à l’ère du Big Data vous préoccupe, vous ne voudrez pas manquer la conférence que Charles Nouyrit, fondateur et CEO de MyID.is Certified, donnera à la Boule de cristal à 16 h 00 : Protection de la vie privée et Big Data, compatibilité ou non ?
Mise-à-jour: Nadia Seraiocco, qui sera l’une des blogueuses officielles de Connect 2012, a eu une conversation très intéressante avec Gordon Bell au sujet de MyLifeBits et elle en rend compte sur Triplex, le blogue techno de Radio-Canada.

